A vingt-cinq ans Alexandre le Grand avait conquis la moitié du monde connu. Charlan Zouaoui Peyrot, au même âge, sort son deuxième album et n’est plus un inconnu. Pas encore entré dans la légende comme son concurrent macédonien, il faut dire que le sulfureux chanteur n’est pas fils de roi, lui. Originaire du quartier populaire de Solaure à Saint-Etienne, Zed Yun Pavarotti (son nom d’artiste) était plus prédestiné à raconter ses mélancolies dans une casse automobile de sa ville que dans un Zénith. C’est pourtant chose faite en 2018, où il assure au Zénith de Lille la première partie d’Orelsan. Cette même année, il sort sa première mixtape, Grand Zéro, et récidive en 2019 avec French Cash. Alors étoile montante du rap français, le désinvolte et charismatique stéphanois déroute, autant par ses textes labyrinthiques que son esthétique générale, ultra moderne et à la fois sortie d’outre-tombe, crooner dans la surenchère d’attitude, auto-tune et mélodies pop, rap de minet et violence punk... bref, un condensé qui intrigue. Public, journalistes et artistes voient apparaître cet animal rare avec beaucoup de questions, la plupart du temps sans réponse ; autre silence, pendant deux ans, après son premier album Beauseigne (« le pauvre » en patois stéphanois), où l’artiste métamorphe effectue, encore, sa mue. Jusqu’à son tout dernier album, Encore. Un album qui emmène Zed Yun dans un univers encore rempli de contrastes, où l’envie de faire la Une des tabloïds charrie avec un simple désir d’amour ; il mène la guerre pour avoir la paix, comme l’illustre trois titres phares du projet : Ma colère interminable, House et In amour. Dans le premier, influencé notamment par les Stone Roses, il déploie les raisons de sa volonté de réussir, guidée par une soif de revanche insatiable sur des origines modestes, loin de tout ce qui brille, le sommet lui étant dès le départ promis comme interdit. Et c’est cette colère interminable qui le pousse depuis le début, depuis ses balbutiements dans la musique, à avancer contre la tempête. Mais le sommet est mondain, et s’y perdre serait trop facile, comme le montre bien le premier titre de l’album House, où la violence des paillettes, renforcée par l’obsession superflue de son image, peut mener à tuer le Zed Yun du début, celui des premiers pas : il en reste alors à un objectif simple « acheter sa putain de house ». Dans In amour enfin, ballade pop à l’anglaise (dont le titre fait référence à « In love »), il y explique le vrai sommet, celui à atteindre après la maison et l’absurdité de la mondanité : l’amour véritable, celui qui déchaîne la passion, révèle tout de celui qui le vit et qui s’exprime en musique depuis des millénaires. C’est d’ailleurs la plus ancienne chanson de l’album à avoir été composée par le King de la ballade amoureuse. On l’aura compris, Zed Yun Pavarotti n’est plus rappeur, pas tout à fait rockeur, mais un chanteur à plusieurs visages qui ne veut pas se mettre de limite, artiste accro à la mélodie et aux harmonies, mais aussi aux grosses guitares et aux drop de batterie. C’est un album aussi fait pour la scène, qui révèlera encore d’autres de ses couleurs en live. Un album complet et varié où les inspirations vont d’Oasis aux Zombies en passant par MGMT ou les Beatles. Un retour attendu, un recommencement autour de la fête, du rock, d’un style de vie au jour le jour qui contient sa part de crainte de l’avenir ; un album qui contribuera peut-être à faire des années 2020 les années 70 de ce XXIe siècle. Eternel retour, Encore. Zed Yun Pavarotti devra alors passer du statut d’étoile montante du rap à rockstar urbaine. Pourtant les mots ne collent, paradoxalement, pas à la peau du Stéphanois. Car une tentative pour résumer Zed Yun Pavarotti se transformerait vite en aporie ; alors, pour résumer, comme le chantaient les Clash « Death or glory becomes just another story ».